De notre envoyée spéciale à Genève :

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La vie n’est qu’un éternel recommencement.

La dernière fois que j’ai commencé un blog je taclais 50 nuances de Grey et me désolais de l’illusion répétée des «bonnes résolutions». Et pourtant aussi sûrement que les mauvais livres donnent naissance à des mauvais films, que la nouvelle année ou l’équinoxe de printemps apporte son lot de voeux pieux, je me retrouve à écrire en ligne en me promettant que cette fois-ci, c’est sûr, régularité et Constance guideront ma plume (Et me permettront d’infliger mes jeux de mots déplorables à un large public).

Autre signe inexorable de la nature cyclique du temps: lundi soir j’ai perdu mon porte-monnaie (y compris ma nouvellement acquise carte d’étudiante… Encore un éternel recomencement!), ce qui m’arrive approximativement tous les cinq ans. Au delà des troubles engendrés, force m’est de constater que mes posts de blogs sont plus fréquents que mes égarements administratifs mais moins que mes inscriptions en master.

La première fois que j’ai été ainsi dépossédée de mes preuves d’identité, bêtement laissées sur le siège arrière d’un taxi dans la banlieue d’Exeter, j’avais tout juste 16 ans («et je ne laisserai personne dire que…» bref!) et mon avenir me concernait moins que de savoir comment convaincre les supérettes du Devon de nous vendre de la Stella Artois. Temps béni des basket Etnies, du premier succès commercial des White Stripes (avant sa reprise par tous les supporters de foot avinés de la planète), d’un best of des Red Hot Chili Peppers écouté jusqu’à l’épuisement sur un discman jaune, de l’invasion de l’Iraq et de l’attente fébrile d’un nouveau tome d’Harry Potter. Temps également où j’effectuais ma scolarité dans un établissement sans charme mais idéalement placé à trois pas d’un MacDo et à cinq sauts d’une Fnac au centre de Genève.

Moi qui pensais mon adolescence plus ou moins révolue (je reste fidèle à Jack White mais ai laissé tombé les Etnies), je me suis retrouvée tout à coup rattrapée par un combat «Pour la sauvegarde du collège de Candolle». En effet, le département de l’instruction publique envisagerait la délocalisation du vénérable établissement pour laisser place à une école de culture générale. Scandale absolu auquel se doivent de répondre des post facebook enflammés et des pétitions solennelles. Autant il est compréhensible que la nouvelle (apprise par voie de presse) reste en travers de la gorge du personnel et des élèves actuels, autant il m’est difficile de défendre sans rire la vocation éternelle du bâtiment à abriter des cours de latin et de grec plutôt que de comptabilité. Ou alors j’imagine que lorsque cette ancienne Ecole de jeune filles ouvrit ses portes aux garçons, il y en eurent pour s’indigner d’un manque de respect aux «anciennes» et à l’histoire du bâtiment!

Un tour régulier sur la page facebook dédié à la Cause me permet de constater que pour certains, aucun terme n’est trop excessif pour défendre ce que je crois être moins un bâtiment décrépi que le souvenir fantasmé de leur adolescence (j’en ai vu parler de «décision innommable», d’«insulte à la mémoire des Anciens» et certains ont même osé ressortir la désormais célèbre bannière «je suis Charlie» pour l’occasion, prouvant au moins que cette glorieuse institution n’aura pas rempli tous ses objectifs en matière d’éducation).

«Mais c’est nos meilleurs souvenirs!» me répondra-t-on alors que je me moque gentiment de cette très bourgeoise résistance (Si j’étais perfide, je noterais qu’un souvenir ému du collège ne va pas de pair avec une mémoire tenace de ses cours de français). Et alors? Personne ne parle de toucher à notre mémoire. Évidemment, ça me ferait de la peine de voir une école transformée en pizzeria ou en hôtel de luxe mais s’il s’agit uniquement d’éduquer une frange marginalement différente d’adolescents rien n’est perdu, on verra toujours des bandes de jeune rigolards et stupidement coiffés se presser au MacDo à midi. Après deux mois autour du canton à convertir les foules aux règles de l’accord du participe passé, je reste convaincue de l’homogénéité sociale de notre canton: rien ne ressemble plus à une classe de gamins qu’une autre.

Derrière cette défense acharnée d’un bâtiment je ne peux m’empêcher de voir un réflexe de classe un peu honteux (pas d’ECG à la place de notre collège!) et une peur panique de voir sa jeunesse disparaître. Pourtant, pas de raison de s’inquiéter, au centre ou en périphérie de Genève, les générations suivantes porteront des baskets ridicules, écouteront le même groupe jusqu’à satiété, essaieront d’acheter de la mauvaise bière au lieu d’aller en cours et se battront à coup d’anathèmes pour des causes déjà perdues.

Sarah Budasz

Enquête au coeur de l’ONU

Le saviez-vous ? Il existe derrière les murs du très immaculé bâtiment des Nations Unies, perdu dans un dédale de couloirs anonymes qui viendraient à bout de tout Thésée équipé d’un GPS, un lieu sombre, un antre où se trament les plus grandes réalisations de cette auguste Reine Mère des nations. Dans cette pièce au demeurant tristement normale et d’une exiguïté monacale, travaille dans le secret l’un des hommes les plus puissants de la planète. Et pourtant il n’est ni sioniste, ni illuminé de Bavière, tout au plus lui connaît-on une appartenance au club de bridge de Carouge. Car notre homme, Timothy Abbot, cultive la nostalgie de ses origines anglaises à travers les cartes.

Il fallait bien un homme issu de la perfide Albion pour cette tâche des plus lourdes de conséquences, une personne rompue à l’infinie absurdité de la condition humaine, un être dont le sang porte la mémoire de la Compagnie des Indes autant que de l’alignement des petites maisons rouges, toutes identiques, des quartiers populaires de Liverpool, les anglais ayant ce secret de l’ordre même dans la pauvreté.

Mais que fait donc ce personnage mystérieux me direz-vous, impatients de me voir aller à l’essentiel ? Et bien Timothy Abbot est l’éminence grise, le Grand Organisateur, l’homme auprès de qui les représentants de toutes les nations prennent conseil pour déterminer, et là la peur m’étreint, je regarde par dessus mon épaule en quête de quelque homme en costume sombre prêt à me faire taire – et je ne saurais trop vous conseiller de faire de même, on est jamais trop prudent – et bien pour déterminer les journées, semaines, années et décennies mondiales ou internationales. Je sais, cela fait un choc…

À l’heure où nous allons, dimanche prochain, célébrer la Journée Mondiale de la Femme (et pour certains voter sur la défiscalisation des allocations familiales, coïncidence?), il nous a semblé opportun d’enquêter sur les mécanismes obscures qui président à l’établissement de ces célébrations lourdes de conséquences symboliques. En effet, au-delà de l’aspect humoristique de certaines de ces journées, à l’instar de la Journée Mondiale des Toilettes qui possède comme logo un penseur de Rodin sur son trône, il me semble que se dessine, au-delà de ce que beaucoup pense anecdotique, les mailles d’une vision du monde extrêmement monolithique et vaguement post-colonialiste, tout cela sous le couvert de discours universalistes et sirupeux.

Timothy Abbot a ce talent unique, il sait choisir les grandes causes. Celles qui provoquent la larmichette, celles qui permettent de montrer de belles photos avec des gens de toutes les couleurs mais aux rôles bien délimités, celles qu’ont ne peut que soutenir de peur d’être traité de monstre. Qui irait remettre en question la Journée Mondiale de la Trisomie ou celle de la dignité des victimes de la traite d’êtres humains ? En parcourant le calendrier, aucun hasard possible, tout est fait pour « honorer » de manière égale dans des domaines précis : les anciennes colonies, oh pardon, le Tiers-Monde, oh encore désolé, les « pays en voie de développement », les opprimés politiques, l’écologie, et enfin, pour donner un peu de classe à l’ensemble, la culture. C’est beau, c’est tellement « humain », notre conscience est encore plus blanche que lavée avec la meilleure des lessives sans phosphates. À quand la Décennie du ça ne mange pas de pain ?

Timothy Abbot a un autre talent : il sait repérer les causes pièges, les fausses bonnes éloges à la diversité et à la tolérance. Ainsi si quelque organisation laisse sur son bureau un dossier pour une Journée Internationale des Transsexuel[le]s, malgré la tentation de montrer de belles photos de femmes rurales (15 octobre), travaillant très dur (28 avril), en Afrique (25 mai), pour se faire opérer, il sait que l’édifice dont il est l’architecte s’effondrera. De même, si un illuminé lui parle de l’impact du pillage des ressources du « Sud » par le « Nord », qui maintient les populations autochtones dans un état de pauvreté, il sait que cela mettrait en danger son propre travail sur un nombre incalculable d’autres journées, et surtout impliquerait une mise à jour conséquente de sa collection d’images.

Car la qualité ultime de Timothy Abbot, c’est qu’il est blanc, protestant et qu’il n’aurait jamais pensé que son MBA l’amènerait dans ce petit bureau, ambassadeur d’une communauté internationale dont le vacarme symbolique et le silence de l’action aurait rendu vert de jalousie la défunte Société des Nations.

G.Goy

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Vaud : des musulmans pensent à demander leur statut « d’utilité publique »

L'Etat de Vaud, pionnier dans la reconnaissance légale des communautés religieuses.
L’Etat de Vaud, pionnier dans la reconnaissance légale des communautés religieuses.

Il faut parfois savoir penser contre soi-même

Surtout quand, comme moi, vous êtes un vieux laïcard un peu borné. En effet, j’avoue une espèce de méfiance quasi viscérale envers les copulations entre religion et état, au vu des rejetons que ces unions ont pu produire à travers l’histoire. Et je ne pense pas qu’à ces chers catholiques et leurs siècles de monarchies de droit divin, ainsi que leur grande découverte scientifique : l’auteur est tout aussi combustible que son livre. N’en déplaise aux néo-orientalistes pétris de guimauve pacifico-dalaïlamaphiles, arborant fièrement leur « free Tibet » à l’arrière de leur voiture, il ne fallait pas bon être paysan, ou encore pratiquer l’animisme local, dans le Tibet féodal et théocratique d’avant 1950. Et ne me faites pas dire que je justifie l’invasion, je remets juste le stupa au milieu du village.

Oui, il y a souvent une certaine exclusive dans les religions ou les « philosophies religieuses », et dans l’ensemble, une réticence au dialogue et à la tolérance proportionnelle au pouvoir séculier dont elles disposent. On peut donc légitimement penser les éloigner du pouvoir afin que ceux qui ne se reconnaissent pas dans leur système de valeurs ou leur vision du monde ne se les voient pas imposer (même si en creusant bien, l’influence historique de certaines religions que d’aucuns appellent « racines chrétiennes de l’Europe » sont encore présentes). Alors même si a 20 ans j’ai pu entonner des « à bas la calotte » avec force de conviction, je peine à imaginer que l’on puisse encore penser la laïcité comme au début du XX ème siècle. On en est plus au choc entre ces deux géants qu’étaient l’Église catholique (ou le protestantisme ailleurs) et l’État Nation. Il est désormais ridicule, comme à Genève récemment, d’interdire des stands religieux dans les rues au nom du principe de la séparation.

Pour en revenir à notre pays de Vaud, je demeure sceptique sur le fait que les églises réformées et catholiques aient ce privilège d’être financée par la collectivité toute entière, y compris par ceux qui ne se réclament d’aucune religion ou qui appartiennent à une autre, ces derniers « payant » deux fois. Je m’inquiète qu’on ne leur demande pas les mêmes engagements civiques, envers par exemple le droit des femmes, que ce qui est demandé aux communautés qui souhaiteraient obtenir cette « reconnaissance d’utilité publique ». Le goupillon me démange à l’idée que très officiellement, des délégations du Conseil d’État assiste à la consécration de nouveaux religieux. Par contre, et c’est là qu’il faut arriver à « penser contre soi-même » (j’offre une bière à celui ou celle qui me dira qui a utilisé cette expression en premier), cette notion de reconnaissance d’utilité publique pourrait être un outil précieux s’il est manié avec habileté et permettre d’éviter nombre d’écueils qui se trouveront rapidement sur notre route.

Le premier écueil nous a déjà ouvert des voies d’eau, c’est celui qui consiste à ne laisser que deux camps s’accaparer le discours sur certaines communautés religieuses et plus particulièrement, les musulmans. Il y a la gauche, par ailleurs très protestante en nos contrées, qui y va de son discours universaliste et angélique, ce qui est une gageure eu égard à la remarque précédente, qui ne tendrait à voir que l’apport culturel, ce qui n’est pas faux mais un peu limité. Il y a une droite bien à droite qui y va de ces gesticulations (voir notre billet du 4 février) et de ces déclarations à l’emporte pièce qui démontre surtout son opportunisme électoral et son immense capacité à ne penser qu’à rebours.

Le « faire société » n’a jamais été simple, et ne le sera sans doute jamais, la diversité cultuelle n’est donc pas plus problématique que celle des salaires ou des droits. La reconnaissance de communautés musulmanes permettrait sans doute de les inclure dans une dynamique qui consisterait à « faire société » non pas malgré eux mais avec eux. A tous ces grands dadais, avec ou sans catogan, qui nous déclarent, main sur le coeur et le coeur en un Grütli d’opérette, que leur intégration est impossible en ayant d’elles une connaissance comparable à celle qu’ont les pingouins des techniques de survies dans le désert de Gobi, il faut rétorquer : oui c’est possible à défaut d’être simple.

À toutes ces personnes qui se considèrent musulmanes et aux institutions qu’elles se sont choisies pour les représenter, il faut dire que malgré nos très vociférants dobermans, chaque groupe humain ayant son lot d’imbéciles, n’hésitez pas à faire cette demande. Il se peut que la somme de nos différences pèse moins que le plaisir du « vivre ensemble », et que tous nous cessions d’être les hommes et les femmes d’un seul livre.

G.Goy

Affaire DSK ou la prophétie de Soeur Sourire enfin accomplie.

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Plus de 40 ans après Nixon, nouvelle mort politique due à une gorge profonde ?

Ah qu’il est beau ce rocambolesque spectacle de guignol pour adultes ! Tous ces envoyés spéciaux, ces prises de vues et ces témoignages que l’on cite à tour de bras, nous mettant ainsi aux premières loges pour assister à l’hallali d’un vieux sanglier, suffisamment puissant pour n’être plus qu’acronyme. C’est qu’il a bien fait les choses l’ancien « maître du monde », il ne s’est pas contenté de petites escapades avec la bonne ou avec une maîtresse journaliste, non, Monsieur partouze ! Et on sait comme l’orgie revêt rapidement l’aspect « fin d’empire » quand ce sont les dirigeants qui s’y adonnent. Qui plus est, Monsieur fait ses parties fines au Carlton, ses turpitudes ont donc le bling bling nécessaire pour susciter un appétit médiatique devenu trop blasé. Et si ce n’était que ça ! Que dire alors des personnages secondaires de ce vaudeville pornographique ? L’apparition au procès de Dodo la Saumure nous plonge, par son patronyme, dans cet univers si bien parodié par Lautner et enrichi par Audiard dans « les tontons flingueurs ». Mais la présence presque comique de ce mac est bien entendu immédiatement contrebalancée par les témoignages des deux prostituées, dont le sordide finit de donner sa dimension tragi-comique à cette mise ne scène.

N’allez pas croire que j’aie une quelconque empathie pour ce sinistre personnage et que je n’estime pas qu’il doive se retrouver dans le box des accusés. Simplement je ne peux m’empêcher de penser que se joue là une espèce de catharsis collective, que ce Kahn joue le rôle de son homonyme dans une nouvelle « invasion barbare » dont nous souhaiterions nous extirper par une action symbolique, un retour à la morale publique. Selon l’antique logique qu’il vaut mieux sacrifier un roi que mille de ses sujets pour apaiser les dieux, nous « purifions » notre classe politique, ou plutôt l’image que nous devons nous en faire pour continuer à croire dans la démocratie, en brûlant le plus emblématique de ses impies. Les télévisions et la presse écrite devenant ainsi les flambeaux portés par la foule en colère, dont l’histoire nous a montré maintes fois le sens de la justice. Foule parmi laquelle on trouvera également bon nombre de ces illuminés de la république qui verront avec plaisir que cet Icare de la politique s’est brûlé les ailes dans une ivresse du pouvoir et que fort logiquement, il fallait que ce colosse au sexe d’argile s’effondre dans les chambres de cette nouvelles Babylone, peu seyante à la sacralité électorale.

Il n’y a certainement pas que cela en jeu et il est permis d’imaginer que le voyeurisme et la fantasmagorie sont également de la partie, au point que l’on pourrait légitimement penser que les frais d’avocat soient sponsorisés par Marc Dorcel, qui verrait là une promotion pour ses oeuvres où le stuc des beaux mobiliers voisinent avec le stupre des acteurs (par ailleurs des gens payés pour leur travail), voire une source d’inspiration pour un scénario, mot vulgaire dans la pornographie actuelle. Ne mésestimons pas la puissance de fascination que l’évocation de ces ébats de luxe et de pouvoir peut avoir sur des simples mortels, comme Robert, prénom choisi au hasard parmi tous ceux que je ne compte pas parmi mes amis, fonctionnaire à la poste et qui, patiemment, a construit dans son garage un modeste donjon, fabriqué de ses petites mains une croix de Saint-André avec des planches et des vis achetées à « Coop Brico Loisir », afin de pouvoir y attacher sa Raymonde le dimanche et lui faire dire, avec son accent bien vaudois : « Ô maître Robert, fais moi mal, mais fais moi mal donc ! »

Il est loin le bon temps où l’on riait des bons mots de Clémenceau, à propos de la mort en épectase du président Félix Faure sous les bons soins d’une accorte jeune femme, qui affirmait : « Il voulut être César, il ne fut que Pompée ». A croire qu’en ce temps où les curés siégeaient encore en soutane à l’Assemblée Nationale, on s’offusquait moins facilement des escapades sexuelles des grands de ce monde…

G.Goy

Europe : des millions de personnes prises en otage !

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Ne demandez pas à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit demandé.

C’est un scandale ! J’enrage, je fulmine, je bous, que dis-je, je m’évapore face à l’absence de manifestations et d’engagements des cruciverbistes suite à l’odieux crime commis par l’un d’eux dimanche dernier. On a pourtant retrouvé les corps, l’un à l’horizontale, l’autre à la verticale, un bloc noir entre eux deux. C’est un assassinat abject, sans nul doute inspiré par une idéologie très carrée. Alors je vous le demande, n’est-il pas légitime d’attendre des ceux qui partagent la passion de ce meurtrier qu’ils défilent dans les rues pour dénoncer son erreur de jugement, ayant confondu « définition » et « définitif ». Ne serait-il pas judicieux qu’ils clament haut et fort : « Il lui manquait une case !» ? Mais les cruciverbistes ne sont pas des citoyens responsables, hélas !

Que les passionnés de grilles, ainsi que leurs frères schismatiques pratiquant les mots-fléchés, me pardonnent cette anecdote aussi imaginaire (vous pouvez fermer Google) que volontairement ridicule. Car mon ire est bien réelle mais elle trouve sa source en un discours public devenu récurrent depuis quelques temps : la sommation faite aux « musulmans » de montrer leur opposition aux prises d’otages, aux attentats, aux théocraties plus ou moins lointaines, ainsi que leur indéfectible amour de la liberté de presse, des institutions et de l’égalité entre les citoyens. Du droit de manifester et de revendiquer à l’obligation de le faire, le rubicond, qui porte merveilleusement bien son nom à cette occasion, est franchi !

Tout ce beau monde, politiciens, intellectuels et médias d’entonner un « on vous aime, mais devenez d’abord aimables » vaguement schizophrénique et surtout complètement vain et vide. Car il serait temps de se rendre compte que les « musulmans » n’existent pas, qu’au-delà d’un critère statistique dont on cherchera encore longtemps l’utilité, le mot englobe trop de monde pour concerner qui que ce soit. Quoique, peut-être qu’il définit mieux ceux qui l’utilisent que ceux qu’il est censé désigner… A l’instar de notre député François Brélaz qui il y a quelques jours, en plein grand conseil, haranguait ses collègues, proclamait que « ces gens là » ne s’intégreraient jamais, qu’ils détruiraient nos démocraties, brandissant quelques opuscules censément scientifiques, dans une posture hybride entre le prédicateur de Salem accusant ses sorcières et le vieux fou pathétique de l’Etoile mystérieuse annonçant la fin du monde. C’eût été drôle – en fait ça l’était – si ce n’était qu’une caricature d’une pensée répandue, même chez les mieux pensants, qui souhaiterait sans l’avouer qu’il y ait une « question musulmane » comme il y eut en son temps la « question juive ». Comment faire de la politique fine à coup de tronçonneuses ?

Dans un pays qui cultive l’amour de la diversité culturelle, au point de compter nombre de théoriciens du choc des civilisations entre Ormonans du dessus et ceux du dessous (pour les moins vaudois d’entre vous, Ormont-Dessus et Ormont-Dessous ce sont 2’495 habitants au total, pas loin des Diablerets), on peut s’étonner que  des dizaines de milliers de personnes sont projetées dans une catégorie, pire, une communauté, et sans leur accord. Et le phénomène est similaire ailleurs en Europe. Ça fait quand même beaucoup de monde pris en otage !

Il est donc temps de rappeler que parmi tous ceux qui sont qualifiés de « musulmans », il y a une bonne tripotée d’hommes et de femmes pour qui l’Islam a autant de signification que la Bible chez ce grand nombre d’athées et d’agnostiques que l’on continue à référencer comme « chrétiens », parce qu’on leur a fait faire trempette dans de l’eau très stagnante à un âge où les questions existentielles sont encore assez rares. Il y a aussi parmi eux des croyants dont la myriade de postures, d’héritages, de dogmes, de pratiques et de rapports à leur foi n’ont rien à envier au capharnaüm des obédiences judéo-chrétiennes ou encore bouddhiques. On y compte aussi nombre de professions, d’imbéciles plus ou moins heureux, de génies plus ou moins abscons, de passionnés de politique et d’autres qui s’en foutent, des gens qui viennent d’ici et d’ailleurs, au pluriel, car l’Indonésie ce n’est pas les Balkans. On pourrait décliner ces diversités à l’infini mais j’ai déjà cette si désagréable et si particulière douleur à l’épaule, qui ne se ressent que lorsque l’on vient d’enfoncer avec force une porte ouverte…

Et pourtant, après le « Juif qui étend ses tentacules sur le monde », après le « communiste au couteau entre les dents », l’homo cretinus (merci Narcisse Praz) invente le « musulman qui doit montrer patte blanche », amour ancien des mots creux et des idées sans relief, paresse de la pensée et courage dans l’abstrait, il n’y a en fait de vrai que la prise de ces otages, le reste n’est que nausée populaire.

G.Goy

« Salope ! » de Coline de Senarclens

Ou l’art de bien prendre son contre-pied.
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 Voilà quelques temps déjà que je souhaite vous parler d’un pamphlet, paru à la fin de l’année dernière, aux excellentes et truculentes éditions Hélice Hélas, dont je ne peux que vous inviter à découvrir l’éclectique catalogue si ce n’est déjà fait. Qu’une auteure réussisse à déclencher l’ire de quelques féministes aussi bien qu’à susciter un article plein de paternalisme condescendant dans La Nation, voilà une gageure qui à elle seule devrait susciter votre curiosité. J’ouvre cependant une parenthèse pour les lecteurs qui, faisant leur première dent au moment de la croisade des Albigeois ou encore ne pensant qu’à faire de la mobylette pendant le siège de Vienne par les Ottomans, ignorent ce qu’est cet hebdomadaire. La Nation, c’est l’organe de la Ligue Vaudoise, officine souverainiste qui conjugue la pensée politique au futur antérieur et cultive une nostalgie du royaume de Bourgogne que nombre de cuistres parmi nous ont eu le toupet d’oublier. Si d’ailleurs vous souhaitez découvrir ce journal, je vous invite à le faire dans un cadre strictement vaudois et je ne peux penser à meilleur endroit que les rives à Rolle…

« J’étais appellée (sic) garage á (resic) bites quand j’avais 14 ans ». Dès la couverture, on est prévenu, il ne va pas s’agir d’un ouvrage sur les dentellières d’antan. Tant mieux ! Coline de Senarclens nous offre une réflexion souvent sans détours et « lissages » sur le slutshaming, l’humiliation des « salopes », mêlant à une réflexion académique des anecdotes personnelles, au point qu’on se dit  qu’elle en a (et si vous pensez à autre chose que du « courage », ce livre est vraiment fait pour vous). J’ai abordé ce pamphlet avec le souvenir de mes amies suffragettes et de mes folles années hippies, et j’ai eu mal à l’âme qui me fait tant défaut, misérable mécréant féministe. Rapidement les mythiques paroles d’Henri Tachan résonnèrent au fil de ma lecture : « Prostituées ou Pénélopes, apprivoisées ou antilopes, « Toutes les femm’ sont des salopes », pour les z’hommes…Excusez-moi, mais ell’ me gratte, ma pauvre peau de phallocrate, dans la région de la prostate, des z’hommes… ». Et oui, ça se trouve sur Youtube, cherchez « Les Z’hommes ».Mais trêve d’envolées lyrico-soixante-huitardes ! « Salope ! » c’est une réflexion méthodique sur les mécanismes qui permettent ou amènent à stigmatiser les femmes par cette appellation d’origine contrôlante. De l’école au monde du travail, Coline de Senarclens dissèque les lieux et les moyens qui rendent possible les représentations imposées aux femmes, les inégalités dans la valorisation de certains comportements selon qu’ils soient le fait d’hommes ou de femmes, et enfin cette ignoble « culture du viol » qui laisse toujours planer ce doute inexcusable, qui dans un autre contexte, semblerait totalement surréaliste, et qui consiste à envisager qu’une femme puisse y être pour quelque chose. Croirait-on le tortionnaire qui dirait à sa victime : « mais enfin, je vous torture parce que vous n’arrêtez pas de saigner sur mon parquet » ? L’auteure élargit également sa réflexion aux « minorités sexuelles » ou ethniques qui subissent les mêmes stigmatisations, quand ces identités ne se conjuguent pas entre elles pour en renforcer les effets… A l’analyse succède une réflexion sur des voies pour sortir de ces logiques, parmi lesquelles l’appropriation du terme de « Salope » pour le vider de toute sa substance, à l’instar des noirs américains qui se traitent de « nigger ». Elle évoque également la piste de l’éducation sexuelle, qui est à l’école ce que le serpent de mer est à la navigation de plaisance.

J’en oublie beaucoup, tant ce pamphlet est condensé et mérite d’être relu. Il a également les limites de son genre, les traits y sont délicieusement et légitimement acerbes mais aussi parfois peu nuancés. Oui, il est salutaire de rappeler qu’une femme peut choisir de s’habiller, par exemple, en jupe courte et de mettre en valeur le galbe délicat de ses jambes pour son propre plaisir et sans pour autant mériter qu’on l’accuse de récupérer des « outils de la domination masculine » ou que l’on pense qu’il s’agit d’un appel à la fornication. Oui, il est aussi terrible de constater qu’il faut réaffirmer cela. Tout aussi légitime est de ne pas oublier que les hommes et les femmes gays, bis, trans, ou plus généralement pas « hétéronormés », sont accusés et condamnés pour ne pas respecter le moule dont on fait les « vraies femmes » ou les « vrais hommes ». Par contre, j’ai cru voir parfois dans certaines analyses et solutions présentées dans cet ouvrage une certaine « tentation communautariste ». Les « stigmatisés » étant les seuls à pouvoir défendre leurs intérêts. « Tu ne peux pas être féministe, tu es un homme » me suis-je souvent entendu dire. Certes ce n’est pas le propos de Coline de Senarclens, mais il semble se dégager, et vous excuserez ma prudence mais je n’aime pas les procès d’intention, l’idée que la solution ne viendrait que d’une union réflexive entre les femmes et la communauté LGBTIQ, comme s’il y avait d’un côté les dominants, exempts eux-même de tout stigmate ou pression identitaire, les hommes hétéros, et de l’autre, des victimes qui seraient incapables de processus d’exclusion et de stigmatisation.Loin de moi l’idée ou l’envie de rentrer dans un discours de « c’est pas nous, c’est vous » ou encore de suggérer une espèce de concurrence victimaire, mais partageant largement les constats de Coline de Senarclens, je ne peux m’empêcher de penser que le meilleur moyen de se débarrasser de ces menaces qui pèsent sur les identités et les genres/sexes est de justement les dépasser, non pas une par une, chacun ou chacune pour soi, mais dans un élan qui reconnaîtrait toutes les nuances. En effet, comme l’auteure, il est tentant de rappeler qu’une femme qui couche est considérée comme une salope et qu’un homme qui fait de même est vu comme un « Don Juan » et donc valorisé. Sauf que l’on peut être un homme, aimer se laisser aller à la pluralité amoureuse, dans toutes les acceptions possibles, et trouver infamant cette qualification car elle revêt une connotation consumériste ou justement machiste. On peut aussi être B et connaître un rejet, pas très éloigné de celui que subissent les métisses, de la part de certaines L et certains G quand on côtoie les cercles LGBTIQ. J’ai également dans l’idée que s’il est absolument nécessaire de reconnaître, sans rire gras et allusions déplacées, la réussite professionnelle des femmes, il est aussi important que cette dernière ne devienne pas une dictature du succès que subit déjà un grand nombre d’hommes.
Ce n’est donc pas un « tous coupables ! » que j’essaie de crier ici, mais bien un « tous ensemble ! ». Et je rejoins à nouveau Coline de Senarclens, cela passera par l’éducation et la modification du regard que l’on porte sur la sexualité, n’en déplaise aux hérauts du déclin et aux maniaques de l’identité et des repères. Ce ne sont pas ces derniers qui amènent au bonheur, bien au contraire, de par leur manque de diversité, leur fréquente inaccessibilité blesse et trucide jeunes et moins jeunes. Alors chantons en choeur, mixte bien entendu, une révolution sexuelle et permanente, sur des accords en rut majeur !

Vous l’aurez compris, je vous encourage à vous procurer cet ouvrage, par ailleurs très finement et drôlement illustré par Aloys, et répondre à son invitation à la réflexion.

G.Goy

Charlie Hebdo

20150111_charlieAh si tous les cons du monde pouvaient se donner l’épée et se faire hara-kiri!

Je suis Charlie, mais je ne le serai plus, ou du moins plus comme avant. Car si l’on a rapidement paré ces exécutions de l’atteinte à la République, à la démocratie et à la liberté de presse, je ne doute pas que ces trois institutions se relèveront, pas eux… Eux qui œuvraient ensemble à raviver salutairement cette institution aujourd’hui disparue, la fête des fous. Nous avons pour la plupart oublié que toute sacralité, qu’il s’agisse des religions, des états, et de leur cohorte de valeurs, se doivent d’être par moment bravés, inversés, portés en ridicule pour que nous ne sombrions pas dans une masse informe et univoque. Nous leur devions aussi cette opportunité de la  « politesse du désespoir », comme le disait Desproges, cette chance de pouvoir rire de tout.
Mais l’heure est aux replis identitaires et communautaires qui sont certainement le plus fertile terreau à l’émergence des cons de toutes sortes. C’est aussi celle où l’on ne souhaite plus discerner qui émet quoi et dans quel but, mettant sur le même niveau une caricature d’un religieux par un doux humaniste et les jeux de mots sur la shoah par un antisémite. Cabu affichait sa vision du monde à travers son humour, Dieudonné continuera de cacher la sienne derrière ses prétentions à être drôle. Oui, au milieu de cette vague de solidarité qui perdure depuis ce sinistre événement ont affleuré quelques noirs rochers, des gens pour dire que « quand même, ils étaient racistes, sexistes, islamophobes et anti-chrétiens, mais qu’on aurait pas dû les tuer pour ça ». Aurait-il fallu alors les enfermer, les exiler, les trépaner ? Faudrait-il que pour préserver les susceptibilités de toutes ces communautés, dans lesquels le plus petit nombre jette le plus grand nombre, que pour se prémunir de la haine entre elles, nous ne devions avoir plus que comme objet d’humour la « drague en camping » et « les blonds au ski » ? Visiblement, même l’humour a son eschatologie et on risque de marcher dedans.

Plutôt que de jouer les vierges effarouchées, les tenants de l’appartenance identitaire devraient découvrir les bienfaits de l’exploration de leur ridicule, car aucun humain n’en est exempt. Je rêve d’un chrétien qui explore son athéisme caché comme un adolescent découvre les joies de ses premières caresses, avec une aussi petite que voluptueuse culpabilité possible. Et ceci vaudra tout aussi bien pour l’athée qui vibre au son d’une grande messe de Mozart, où le haut-fonctionnaire qui frémira à l’évocation de quelque communauté libertaire. Cela permettra peut-être de couper l’herbe sous le pied de ceux qui veulent en découdre, qui au nom d’un « choc des civilisations » qu’ils ont eux-même inventé, nous ressortent un vieux film des années 80 dans lequel « il ne peut en rester qu’un ». Il n’est pas une idéologie qui ne possède en ses fondements ou ses applications une bonne dose de paradoxes et donc d’occasions d’en rire. Saisissons les plutôt que de nous laisser précipiter dans les rangs des littéralistes qui en ce moment, tous bords confondus, doivent saliver comme des francs-maçons devant un bébé bien gras avant une cérémonie. Aux noirs corbeaux avec barbe ou encore au crâne rasé, parmi tant d’autres, opposons un nouveau Corneille : « et le combat ne commença pas faute de combattants ».

Et pour ma part, plutôt que des marseillaises ou des défilés, je suggérerai comme hommage à ces artistes, qui ont illuminé mon adolescence et ma longue décrépitude, de rire du beauf qui est en chacun de nous, de leur dédier nos prochains orgasmes, d’aimer suffisamment des gens pour rire d’eux avec eux, de refuser de faire des victimes des martyrs ou des héros, il y en a déjà tellement trop, et enfin, d’estimer que la vulgarité et l’outrance, c’est de débarquer arme à la main dans une rédaction et d’y faire un massacre, pas de dessiner des seins et des bites. Alors merde aux « cons  qui n’ont de cet organe ni la saveur ni la profondeur » comme le disait si bien Léo Campion. Et surtout merci à vous les gars pour m’avoir appris, avec Umberto Eco, que le rire tue la peur en plus de tout le bien qu’il procure.

G.Goy