« Salope ! » de Coline de Senarclens

Ou l’art de bien prendre son contre-pied.
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 Voilà quelques temps déjà que je souhaite vous parler d’un pamphlet, paru à la fin de l’année dernière, aux excellentes et truculentes éditions Hélice Hélas, dont je ne peux que vous inviter à découvrir l’éclectique catalogue si ce n’est déjà fait. Qu’une auteure réussisse à déclencher l’ire de quelques féministes aussi bien qu’à susciter un article plein de paternalisme condescendant dans La Nation, voilà une gageure qui à elle seule devrait susciter votre curiosité. J’ouvre cependant une parenthèse pour les lecteurs qui, faisant leur première dent au moment de la croisade des Albigeois ou encore ne pensant qu’à faire de la mobylette pendant le siège de Vienne par les Ottomans, ignorent ce qu’est cet hebdomadaire. La Nation, c’est l’organe de la Ligue Vaudoise, officine souverainiste qui conjugue la pensée politique au futur antérieur et cultive une nostalgie du royaume de Bourgogne que nombre de cuistres parmi nous ont eu le toupet d’oublier. Si d’ailleurs vous souhaitez découvrir ce journal, je vous invite à le faire dans un cadre strictement vaudois et je ne peux penser à meilleur endroit que les rives à Rolle…

« J’étais appellée (sic) garage á (resic) bites quand j’avais 14 ans ». Dès la couverture, on est prévenu, il ne va pas s’agir d’un ouvrage sur les dentellières d’antan. Tant mieux ! Coline de Senarclens nous offre une réflexion souvent sans détours et « lissages » sur le slutshaming, l’humiliation des « salopes », mêlant à une réflexion académique des anecdotes personnelles, au point qu’on se dit  qu’elle en a (et si vous pensez à autre chose que du « courage », ce livre est vraiment fait pour vous). J’ai abordé ce pamphlet avec le souvenir de mes amies suffragettes et de mes folles années hippies, et j’ai eu mal à l’âme qui me fait tant défaut, misérable mécréant féministe. Rapidement les mythiques paroles d’Henri Tachan résonnèrent au fil de ma lecture : « Prostituées ou Pénélopes, apprivoisées ou antilopes, « Toutes les femm’ sont des salopes », pour les z’hommes…Excusez-moi, mais ell’ me gratte, ma pauvre peau de phallocrate, dans la région de la prostate, des z’hommes… ». Et oui, ça se trouve sur Youtube, cherchez « Les Z’hommes ».Mais trêve d’envolées lyrico-soixante-huitardes ! « Salope ! » c’est une réflexion méthodique sur les mécanismes qui permettent ou amènent à stigmatiser les femmes par cette appellation d’origine contrôlante. De l’école au monde du travail, Coline de Senarclens dissèque les lieux et les moyens qui rendent possible les représentations imposées aux femmes, les inégalités dans la valorisation de certains comportements selon qu’ils soient le fait d’hommes ou de femmes, et enfin cette ignoble « culture du viol » qui laisse toujours planer ce doute inexcusable, qui dans un autre contexte, semblerait totalement surréaliste, et qui consiste à envisager qu’une femme puisse y être pour quelque chose. Croirait-on le tortionnaire qui dirait à sa victime : « mais enfin, je vous torture parce que vous n’arrêtez pas de saigner sur mon parquet » ? L’auteure élargit également sa réflexion aux « minorités sexuelles » ou ethniques qui subissent les mêmes stigmatisations, quand ces identités ne se conjuguent pas entre elles pour en renforcer les effets… A l’analyse succède une réflexion sur des voies pour sortir de ces logiques, parmi lesquelles l’appropriation du terme de « Salope » pour le vider de toute sa substance, à l’instar des noirs américains qui se traitent de « nigger ». Elle évoque également la piste de l’éducation sexuelle, qui est à l’école ce que le serpent de mer est à la navigation de plaisance.

J’en oublie beaucoup, tant ce pamphlet est condensé et mérite d’être relu. Il a également les limites de son genre, les traits y sont délicieusement et légitimement acerbes mais aussi parfois peu nuancés. Oui, il est salutaire de rappeler qu’une femme peut choisir de s’habiller, par exemple, en jupe courte et de mettre en valeur le galbe délicat de ses jambes pour son propre plaisir et sans pour autant mériter qu’on l’accuse de récupérer des « outils de la domination masculine » ou que l’on pense qu’il s’agit d’un appel à la fornication. Oui, il est aussi terrible de constater qu’il faut réaffirmer cela. Tout aussi légitime est de ne pas oublier que les hommes et les femmes gays, bis, trans, ou plus généralement pas « hétéronormés », sont accusés et condamnés pour ne pas respecter le moule dont on fait les « vraies femmes » ou les « vrais hommes ». Par contre, j’ai cru voir parfois dans certaines analyses et solutions présentées dans cet ouvrage une certaine « tentation communautariste ». Les « stigmatisés » étant les seuls à pouvoir défendre leurs intérêts. « Tu ne peux pas être féministe, tu es un homme » me suis-je souvent entendu dire. Certes ce n’est pas le propos de Coline de Senarclens, mais il semble se dégager, et vous excuserez ma prudence mais je n’aime pas les procès d’intention, l’idée que la solution ne viendrait que d’une union réflexive entre les femmes et la communauté LGBTIQ, comme s’il y avait d’un côté les dominants, exempts eux-même de tout stigmate ou pression identitaire, les hommes hétéros, et de l’autre, des victimes qui seraient incapables de processus d’exclusion et de stigmatisation.Loin de moi l’idée ou l’envie de rentrer dans un discours de « c’est pas nous, c’est vous » ou encore de suggérer une espèce de concurrence victimaire, mais partageant largement les constats de Coline de Senarclens, je ne peux m’empêcher de penser que le meilleur moyen de se débarrasser de ces menaces qui pèsent sur les identités et les genres/sexes est de justement les dépasser, non pas une par une, chacun ou chacune pour soi, mais dans un élan qui reconnaîtrait toutes les nuances. En effet, comme l’auteure, il est tentant de rappeler qu’une femme qui couche est considérée comme une salope et qu’un homme qui fait de même est vu comme un « Don Juan » et donc valorisé. Sauf que l’on peut être un homme, aimer se laisser aller à la pluralité amoureuse, dans toutes les acceptions possibles, et trouver infamant cette qualification car elle revêt une connotation consumériste ou justement machiste. On peut aussi être B et connaître un rejet, pas très éloigné de celui que subissent les métisses, de la part de certaines L et certains G quand on côtoie les cercles LGBTIQ. J’ai également dans l’idée que s’il est absolument nécessaire de reconnaître, sans rire gras et allusions déplacées, la réussite professionnelle des femmes, il est aussi important que cette dernière ne devienne pas une dictature du succès que subit déjà un grand nombre d’hommes.
Ce n’est donc pas un « tous coupables ! » que j’essaie de crier ici, mais bien un « tous ensemble ! ». Et je rejoins à nouveau Coline de Senarclens, cela passera par l’éducation et la modification du regard que l’on porte sur la sexualité, n’en déplaise aux hérauts du déclin et aux maniaques de l’identité et des repères. Ce ne sont pas ces derniers qui amènent au bonheur, bien au contraire, de par leur manque de diversité, leur fréquente inaccessibilité blesse et trucide jeunes et moins jeunes. Alors chantons en choeur, mixte bien entendu, une révolution sexuelle et permanente, sur des accords en rut majeur !

Vous l’aurez compris, je vous encourage à vous procurer cet ouvrage, par ailleurs très finement et drôlement illustré par Aloys, et répondre à son invitation à la réflexion.

G.Goy

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